Une pièce à deux faces : cédant et repreneur
20 juin 2026
La semaine dernière, nous avons laissé une question en suspens. Au moment d'une reprise, le regard posé par le nouveau dirigeant suscite souvent la méfiance. Il produit un double effet : le cédant l'assimile à une intrusion, et les équipes y lisent une volonté de contrôle. Comment le repreneur peut-il observer sans créer de posture défensive ?
Une réponse, deux angles, parce qu'une transmission ne se joue jamais à une seule main. Elle met en scène deux protagonistes, le cédant et le repreneur, et chacun porte la responsabilité de rassurer son côté de l'échiquier. C'est une pièce à deux faces : deux rôles distincts pour une seule transaction.
Mais avançons tout de suite une idée qui va structurer le reste de l'article, parce qu'elle évite un malentendu fréquent : le duo (cédant, repreneur) n'est pas le but, c'est le moyen.
Dans une reprise réussie, le tandem cédant-repreneur est un dispositif provisoire, et non un état à entretenir. Ce duo amène le repreneur au point où il décide seul, sans casse. C'est une cohabitation temporaire, et le cédant comme le repreneur doivent en accepter la fin dès le départ.
La face du cédant : préparer, c'est défaire un réflexe
Voici une scène que l'on rencontre parfois, trop souvent. Une réunion d'équipe, quelques semaines après la reprise : le nouveau dirigeant propose une orientation. Mais avant de lui répondre, les collaborateurs se tournent vers l'ancien propriétaire, présent dans la salle, pour lire sa réaction. Personne n'a donné d'ordre, personne n'a contesté l'autorité du repreneur. Pourtant le pouvoir réel, celui que la signature vient de confier au repreneur, se déplace en silence, par un simple mouvement des yeux.
On pourrait croire qu'il suffit alors au cédant de trancher à voix haute : je ne suis plus votre dirigeant, c'est lui qu'il faut suivre désormais. Mais cette solution, en apparence bienveillante, est encore pire. L'équipe entend une consigne de plus, venue de l'ancien patron, qu'elle suivra parce que l'ancien l'a demandé, pas parce que le repreneur est le nouveau patron. L'autorité reste empruntée, et le réflexe n'a pas disparu, il a seulement été déclaré.
C'est ça, la part du cédant. Et c'est pour cela que l'idée de préparation mérite d'être reformulée.
Préparer une transmission, ce n'est pas faire la paix avec son départ, et ce n'est pas non plus le décréter. C'est défaire, chez les autres, le réflexe de se tourner vers soi. Le véritable enjeu est au sein de l'organisation : tant qu'elle décide en regardant le fondateur, elle ne décide pas avec son successeur. Néanmoins, ce qui empêche souvent de commencer ce travail n'a rien d'organisationnel. Se préparer à n'être plus celui vers qui les regards se tournent, c'est consentir à une forme de vide, et beaucoup de cédants reculent devant ce vide bien avant de reculer devant la réorganisation.
Les praticiens suisses de la transmission convergent sur ce point. Une cession se prépare longtemps en amont, souvent sur un horizon de plusieurs années (on parle de 3 à 5 ans), et cette préparation consiste largement à rendre l'entreprise moins dépendante de la personne qui la quitte. C'est un travail patient sur les relations clients, sur les savoirs qui ne vivent que dans une tête, sur les décisions qui ne remontent qu'à un bureau.
Il faut être honnête sur la limite, la forte présence du fondateur a souvent fait le succès de l'entreprise. Sa réputation, ses relations, sa connaissance fine du métier sont des actifs réels, parfois plus précieux qu'une organisation formalisée. Préparer ne veut donc pas dire effacer. À trop vouloir neutraliser le cédant on peut déstabiliser une entreprise qui fonctionne justement parce qu'elle est personnalisée. Le bon geste n'est pas l'effacement, c'est le transfert ordonné du réflexe collectif, des yeux qui se tournent vers le fondateur vers une autorité qui n'a plus besoin de lui. C'est exigeant, et c'est tout sauf indolore.
La face du repreneur : conduire plutôt que surveiller
L'autre face appartient au repreneur. Sa tentation, surtout lorsqu'il arrive de l'extérieur, est de tout vérifier, de tout faire remonter, de centraliser pour ne rien rater. C'est compréhensible, et c'est précisément ce qui produit le sentiment de contrôle que les équipes redoutent. Conduire n'est pas surveiller. Le repreneur qui réussit installe une autorité claire, puis la distribue.
La recherche sur le leadership a un nom pour cela. James Spillane décrit le leadership comme une pratique distribuée entre plusieurs acteurs, plutôt que concentrée dans une seule personne. L'idée est juste, à condition de la manier avec prudence. Spillane l'a formulée dans le monde scolaire, pour des organisations dotées de plusieurs niveaux d'encadrement. Transposée telle quelle dans une PME de dix personnes au management intermédiaire faible, la distribution peut vite devenir une dispersion : tout le monde participe, personne ne tranche.
La nuance est donc importante, et elle rejoint le bon sens et le pragmatisme recherché par les petites et moyennes PME (SECO, 10 à 249 employés). Autonomie n'est pas indépendance. Donner de l'autonomie, c'est laisser chacun décider à l'intérieur d'un cadre et d'une direction partagés, là où l'indépendance serait de décider sans plus rien devoir au reste. Un autre point d'attention : distribuer n'est pas fragmenter. En effet, il arrive qu'il faille d'abord centraliser pour sécuriser, le temps de stabiliser une trésorerie ou d'arrêter des décisions contradictoires, avant de relâcher la main une fois la base assurée. La marque du bon dirigeant n'est pas qu'il décide de tout, c'est que l'organisation continue de tourner quand il n'est pas dans la pièce.
Le duo qui organise sa séparation
Aucune des deux faces ne suffit seule. Le cédant peut préparer parfaitement le terrain : si le repreneur surveille au lieu de conduire, le sentiment de contrôle s'installe. Le repreneur peut avoir la meilleure posture : si l'organisation continue de se tourner vers l'ancien, son autorité reste un décor. La réussite d'une transaction ne dépend pas seulement des compétences individuelles isolées du cédant ou du repreneur, elle dépend fortement de la qualité de leur interaction.
C'est ici qu'une séquence simple aide à penser. Le repreneur sécurise le fonctionnement courant (le quotidien), assisté par le cédant pour assurer une transition en douceur sans rien casser. Et c'est ce même repreneur qui conduit la transformation, dans la continuité de la reprise.
Stabiliser d'abord ne veut pas dire attendre. Cela veut dire ne pas transformer sur des fondations encore mouvantes. Et le rythme de la transformation ne suit pas une règle fixe : il se règle sur l'enjeu et sur la réversibilité de chaque décision. Une décision réversible et à faible impact, on tranche vite, cela crédibilise. Une décision lourde et difficile à défaire, on prend le temps. Quand les conséquences sont fortes, le temps de la réflexion n'est pas un luxe, c'est une précaution.
Une dernière chose, pour ne pas idéaliser ce duo. Le cédant et le repreneur coopèrent sur la transaction tout en négociant des intérêts qui ne se recouvrent pas, sur le prix, sur le paiement, sur le rôle futur de l'un. C'est justement pour cela que la clarté des rôles n'est pas un confort. C'est une nécessité.
La question à se poser
Reprendre, ce n'est donc ni se substituer au cédant, ni faire table rase. C'est tenir l'autre face d'une pièce le temps qu'il faut, puis la tenir seul. Le cédant a-t-il bien préparé le terrain ? Le repreneur a-t-il la bonne posture ? Et surtout, le duo est-il synchronisé ?
Reste une question que nous avons jusqu'ici contournée. Avant de savoir comment reprendre, encore faut-il savoir pourquoi. Poursuivre ce qui existe, ou prendre un virage ? C'est le sujet du prochain rendez-vous.
Sources et références
Structure des transmissions en Suisse, Dun & Bradstreet (relayé par Raiffeisen), reprises familiales environ 41 %, reprise par le management environ 19 %, reprise externe et tiers environ 40 %. Les écarts de difficulté selon le type de reprise sont donnés comme ordres de grandeur issus de la pratique, plus élevés à mesure que le repreneur est extérieur à l'organisation. Leadership distribué : James P. Spillane, Distributed Leadership, 2006.
Cet article touche principalement aux dimensions Écosystème Humain et Chaîne Opérationnelle du cadre d'analyse CAS-4D.
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